Tu étais chez toi

Tu étais chez toi

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Il y avait un petit party chez ton amie et tu y es allée parce que tu essayais de recommencer à voir du monde. Les conseils de ta mère te semblaient un peu naïfs, mais c’était mieux d’essayer ça que de ne rien faire. Elle était vraiment terre à terre et ça avait l’air de lui réussir, côté bonheur. Après tout, tu avais un peu de misère à socialiser, mais tu étais contente d’avoir réussi à sortir de chez toi.

Assise sur le divan, un verre à la main, tu te sentais quand même légèrement dans ta bulle, comparativement à tous ces gens qui avaient l’air si légers. Ils avaient le sourire tellement facile, faisaient la conversation sans effort, et ça te rendait jalouse. Tu avais déjà eu cette lumière intérieure, tu t’étais même déjà fait dire que tu riais trop, il y a longtemps.

Mais ce jour-là, tu absorbais, un peu comme un trou noir, mais sans voler leur éclat aux gens autour. C’est juste que les voir te réchauffait tranquillement.

Un gars que tu ne connaissais pas beaucoup est venu te parler. Il était plus vieux et venait parfois passer un peu de temps avec ta gang d’amies. Mais pas souvent, parce qu’il travaillait en Abitibi, et c’était vraiment loin. Tu ne savais pas trop ce qu’il faisait là-bas, juste qu’il passait la plupart de son temps dans le bois.

Un détail utile pour alimenter la discussion.

Il travaillait pour une compagnie de reboisement. Il t’a expliqué que les gens venaient d’un peu partout, chaque été, pour planter des arbres dans les zones déboisées du Québec. Ils vivaient dans la forêt, dans des camps de bûcheron, pendant plusieurs mois, pour faire ce qui avait la réputation d’être un des emplois les plus éprouvants au Canada. Cependant, quand il en parlait, il y avait un genre d’éclat dans son regard et une passion qui habitait sa voix, que tu n’avais que rarement perçus chez quelqu’un. Ça a secoué ta léthargie, pas mal plus que n’importe quoi dont tu avais entendu parler dans les derniers mois. Il disait que c’était la plus belle chose qu’il avait faite de sa vie, que de vivre dans cette communauté, c’était tellement intense qu’après, revenir à sa vie d’avant, c’était difficile. Comme quand tu es aveuglé par un flash et qu’après tu ne vois plus rien pendant un certain temps.

Tu as eu envie de voir ce flash, de vivre quelque chose qui te ferait parler avec ce tremblement dans le cœur, une envie d’exploser tellement tu vivrais.

Il t’a dit qu’il pourrait te référer à la compagnie, et la graine était semée. Tu irais planter des arbres. Tu partirais loin de tout, loin de l’air vicié de cet endroit où tu te laissais mourir, loin de ce que tu avais toujours connu, pour te faire brasser un peu par la vie.

Tout s’est passé très vite après ce jour-là. Tu as eu une entrevue Skype, as dit que tu aimais le camping, que tu avais travaillé en paysagement, et blablabla, en espérant que ce serait suffisant.

Tu as reçu un appel pour confirmer que tu étais engagée. Tu as sauté de joie. Sauté de joie.

Le tremblement de cœur te suivait déjà partout, en faisant la liste de tout l’équipement nécessaire, en prenant la petite pelle dans ta main pour la première fois au magasin, en disant au revoir à ta maman en pleurant un peu. Tu n’étais jamais partie si loin, si longtemps, toute seule. Elle t’a dit de revenir si c’était trop dur, si tu n’aimais pas ça, et tu l’as rassurée en sachant que tu n’abandonnerais pas. Tu as tremblé tout le long de la route en conduisant les 600 kilomètres qui te séparaient d’Amos, l’autre bout du monde, le Grand Nord sauvage, la liberté.

Quand tu as traversé le Parc de la Vérendrye, tu as vu tes premières forêts d’épinettes noires. Les hautes silhouettes sombres aux minces troncs dégarnis, surmontées d’une touffe d’épines recourbées, se sont imprimées sur ta rétine. C’étaient les arbres les plus laids que tu avais vus de ta vie. Splendides.

La 117 nord était un poème de Miron et toi tu étais, comme lui, une bête féroce de l’espoir.

Tu allais suer ton sang de conifère à fourrager les entrailles de l’Abitibi pour en piqueter la chair d’épinettes noires comme le néant qui te parasitait. Chaque arbre planté serait une goutte de ténèbres coulant de tes doigts vers la terre, jusqu’à ce que tu en sois purgée et que ton intérieur soit de nouveau rose comme ta peau mise à vif par le frottement des aiguilles.

Enfin, tu t’es stationnée devant le motel qui était le point de rendez-vous des employés, et as pris une longue inspiration avant de sortir de la voiture, mal assurée sur tes jambes. Après un meeting dont tu ne te rappelle presque rien, un convoi s’est organisé, direction Rapide-7.

L’aspect vacancier de la pourvoirie qui accueillait les planteurs était déconcertant. Trois autres rookies et toi vous êtes installés dans un des shacks en plywood vert, encore un peu maladroits les uns avec les autres. Vous avez comparé votre équipement en vous demandant pourquoi vous aviez décidé de venir vous enfoncer dans la forêt pour vivre ce qui serait, paraît-il, l’été le plus pénible de votre vie. La réponse évidente était l’argent, mais vous saviez très bien qu’autre chose se cachait sous ce prétexte.

Le soir, tu as déroulé ton sac de couchage sur le mince matelas de mousse dans la petite chambre, vérifié que tu avais bien mis ton casque dans ton sac avec tes gants et ta bouteille de Watkins.

Le 2 juin 2014, quand l’alarme a sonné, tu étais chez toi.

Camille Bergeron

Camille Bergeron

Avec ses humeurs fluctuantes selon les saisons, Camille Bergeron rêve d’être une tropicale mais elle est bien une vivace zonée 4. Des petits bouts de ses racines sont éparpillés d’un bout à l’autre du Canada, à cause de transplantations fréquentes. Elle jongle constamment avec une plume certifiée, une épinette et une crise existentielle.
Tu étais chez toi

La parole d’un fantôme