Crier l’urgence dans une foule

Crier l’urgence dans une foule

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J’aurai 35 ans ce mois-ci. À première vue, c’est un anniversaire banal. La « mi-trentaine », ça sonne moyen à mes oreilles. Je suis plongée tête première dans la définition de cette décennie offerte par les Cowboys Fringants: la trentaine, la bedaine, les morveux, l’hypothèque.

Pourtant, le nombre 35 clignote devant moi comme une échéance. Dans l’univers administratif des instances gouvernementales, 35 est communément l’âge limite pour catégoriser la « jeunesse ». Les programmes et les subventions pour les « jeunes », c’est pour les 35 ans et moins, ou pire, pour les moins de 35 ans. J’ai peur de ne plus avoir le droit d’être jeune.

Je me souviens, vers le début de ma vingtaine, avoir confié à ma grand-mère que devenir adulte m’angoissait, car pour moi ça signifiait ne plus avoir droit à l’erreur. Ça l’avait amusé. Je pense avoir curieusement échappé à la crise d’adolescence et ainsi avoir longtemps maintenu une confiance aveugle en la sagesse des adultes. Inévitablement, cette perception s’est estompée à force de les côtoyer et de moi-même expérimenter ce stade de la vie. Clairement, les adultes peuvent être aussi faillibles, contradictoires et irraisonnables que les enfants.

Malgré tout, je m’efforce de vivre selon un modèle socialement acceptable d’adulte droit et sensé. Je maintiens de bonnes relations avec mes semblables, ça doit être le signe que ce modèle est le bon?

Parmi les valeurs qui m’habitent et qui devraient, selon moi, guider un bon adulte, ou plutôt un bon humain, l’accès à un environnement sain et la justice sociale sont très présents. C’est davantage le cas depuis que je suis maman et que l’information à ces sujets est de plus en plus abondante et accessible. Je me documente sur l’importance de la sauvegarde de l’environnement depuis plusieurs années et mon intérêt, mais surtout mon inquiétude, croissent sans cesse.

Vouloir que mes enfants et ceux des autres, et de nombreuses générations suivantes, grandissent dans un environnement qui leur permet de se développer pleinement et en santé me semble être un objectif de base pour tout habitant de cette planète. Pourtant, je constate que ces visées sont souvent évoquées, mais facilement détournées.

Je suis née, j’ai grandi et je vis toujours dans cette région qu’on qualifie d’éloignée. Cette région qu’on promeut pour sa qualité de vie, pour sa communauté tissée serrée.  J’apprécie cette proximité avec mes concitoyennes et mes concitoyens qui me permet de côtoyer de près des personnes de tous les domaines et de tous les échelons. Mais proximité n’est pas synonyme d’homogénéité.

Nous ne sommes pas toutes et tous portés par les mêmes idées. Pour les typiques raisons économiques ou pour de séduisants avantages à courte vue, je sens mon coin de l’Abitibi-Témiscamingue plus isolé et plus inerte que d’autres face aux défis environnementaux de la planète.

Connaissant personnellement, ou par personne interposée, les membres de ma communauté qui ne partagent pas mes préoccupations environnementales, j’aime croire qu’aucun d’eux n’est réellement mal intentionné dans son inaction ou dans son attitude. Cet ami, ce voisin, cet oncle, ce collègue, ce patron, cet élu, je dois collaborer avec lui, et j’ai envie de le côtoyer dans la camaraderie. Ça n’empêche pas que je m’oppose parfois à ses gestes et à ses positions.

De plus en plus, je ressens une forte dissonance cognitive en poursuivant mon quotidien d’adulte modèle. J’ai tant besoin d’exprimer mes préoccupations et de les partager avec d’autres, mais, ici, il faut répondre à ce courriel avant, il y a une réunion, un évènement, ce n’est pas le moment, ce n’est pas la place, ce n’est pas ma place. Il faut arriver à l’heure à la garderie, à l’épicerie, je me suis endormie, on en parlera plus tard.

Quand l’occasion se présente pour aborder le sujet, je me heurte à une méconnaissance, à un désintérêt, à de la complaisance et même à de l’hostilité.

Je sens que mon petit milieu fait obstacle à la libre expression de ma pensée. Est-ce que je m’impose moi-même ces limites?

Si je dévoile trop ma sensibilité et les émotions qui m’affectent lorsque je me réfère à la science qui implore de changer nos modes de vie, est-ce qu’ils vont arrêter de me prendre au sérieux?

Si je me fâche et que je parle trop fort quand leurs actions portent atteinte à mes valeurs, voire à mes droits, est-ce qu’ils vont me taxer d’agressive, d’extrémiste?

Si je parle tout court, en tenant des propos différents du discours dominant, vont-ils m’accuser de nuisance, d’insubordination? Vont-ils m’imposer des conséquences?

Je suis bien consciente que je suis, dans tous les cas, muée par la peur et que ce n’est pas sain. La peur des conséquences de notre inaction pour l’avenir de mes enfants, versus la peur des conséquences de mon action sur mon quotidien et dans mes relations.

Ce mélange de rage et de peur, assaisonné d’écoanxiété, bouillonne à l’intérieur. Ici, j’ai de la difficulté à trouver où et comment bien canaliser cette énergie.

Voilà pourquoi, pour mes 35 ans, je m’offre le cadeau d’aller relâcher la pression ailleurs. Je prends l’autobus vers Montréal avec mon sac-à-dos et une pancarte recyclée. Je vais rejoindre des semblables. Des milliers de semblables qui partagent mes préoccupations. Des personnes devant qui je n’aurai pas besoin de m’expliquer, de me justifier, car elles aussi ressentent ce bouillonnement intérieur. Je vais marcher aux côtés de vrais modèles, des inspirations, qui parlent haut et fort malgré la haine à laquelle ils s’exposent. Je rejoins des jeunes, surtout, parce que c’est de leur avenir dont on parle. Officiellement, je suis encore jeune pour un an. Je vais aller puiser dans leur fougue, leur courage, leur urgence, pour arrêter d’avoir peur. Je vais marcher pour mes filles. Je vais crier sans retenue au monde entier que je veux que les choses changent. Que je suis prête pour qu’elles changent. Que j’ai besoin de l’aide de chacune et de chacun, mais surtout de toutes celles et de tous ceux qui ont un pouvoir d’influence, pour que ça change.

Je vais crier tout ça plus librement parce que là-bas, je ne croiserai pas cet ami, ce voisin, cet oncle, ce collègue, ce patron, cet élu, qui pourrait me juger. Ça va dont bin faire du bien, cette liberté.

À moins que je le croise finalement? Parce que, au fond, il s’inquiète aussi? Peut-être qu’on est plus que je pense à bouillonner de manière invisible, ici? Peut-être qu’on n’ose juste pas se le dire trop fort, ici? J’espère, finalement, qu’on s’y croisera. On criera ensemble pour qu’on nous entende jusqu’en Abitibi.

Anonyme

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